VIE DES ARTS
Jean-C. Dumont, hiver 74-75, no 77

Louis et  Jeanne Auclair

Leurs noms sont unis dans la vie et dans leurs expositions ; ils ont eu, au départ, le Mexique comme première source d'inspiration commune ; ils ont réalisé conjointement des murales de mosaïque, ont découvert ensemble le potentiel illimité de la nouvelle tapisserie…et ont pris chacun des orientations différentes. Louis, qui est né en France, à Lyon, est devenu concepteur-lissier. Jeanne, née au Québec, a fait ses études aux Beaux-Arts de Montréal et est devenue concepteur en tapisserie. L"une travaille en haute-laine, l'autre en haute-lisse. Les voies de la création artistique sont obscures et mystérieuses ; ils oeuvrent au coude à coude, avec le même medium, et ne s"influencent nullement .Jeanne, qui fait également de l’illustration de livres éducatifs pour enfants, dessine ses cartons de tapisserie avec précisions. Elle est préoccupée spécialement par le jeu des surfaces, le dessin des plages colorées, le rythme des lignes de force, les variations sans limite des interactions et des équilibres. Quand elle introduit des structures nouvelles de matières, ce n’est jamais au détriment de l’aspect faussement pénible de son travail. Cela paraît seulement comme un accent posé sur une surface, comme un acquiescement au jaillissement plus vif d’une couleur.

Jeanne Auclair, tapisserie  1973
haute-laine : 137cm x 305, 
chapelle de l’église du St-Esprit, Rosemont, Montréal

Louis, au contraire, est expressionniste. Pas de carton, ou si peu. Son lieu privilégié est la nappe des fils de chaîne, et sa palette est la matière, toutes les matières, qu’il plie au joug de la trame. Fils de laine, toison, ficelle, paille, écorce, végétaux, cœurs  de bois, tout est prétexte à nouveaux entrelacs. Lorsque aucune matière ne le satisfait, il en invente une nouvelle. L’important est que, fines ou grossières, sèches ou pelucheuses, riches ou triviales, plates ou concrétionnaires, les textures naissent sous les doigts comme elles ont été rêvées dans l’instant, et qu’elles piègent la lumière, qu’elles arrêtent la main, qu’elles vivent de leur vie propre dans les variations infinis d’un art vieux comme le monde et toujours renouvelé. Cette technique d’exécution se prête parfaitement aux exigences d’une conception spatiale de la tapisserie, et Louis Auclair oriente ses recherches dans ce sens.

Leurs travaux, à tous deux, ont été exposés au Musée d’Art Contemporain, à New York en 1972, et, plus récemment, au Centre d’Art du Mont-Royal, conjointement avec les réalisations de leurs élèves.

La tapisserie, sous sa forme artisanale ou utilitaire, remonte loin dans les traditions des familles québécoises, mais il est réconfortant de constater que des créateurs comme Louis et Jeanne Auclair savent mettre leur expérience et leurs dons artistiques au service du développement et de l’amélioration de ce goût naturel. L’enseignement qu’ils dispensent aux adultes qui fréquentent leurs ateliers s’articule autour d’une seule ligne de force, impérative et salvatrice : Inventez…,expérimentez…,risquez…,jouez avec les matières—toutes sont belles---…, créez, car vous avez droit à la création.