CENT-VINGT DU CERCLE des Artistes peintres et sculpteurs du Québec
Guy Robert, Iconia, Montréal, 1989

JEANNE AUCLAIR

Née en 1924 à Montréal, et cadette d'une famille de cinq enfants installés au centre-ville au-dessus de l"établissement commercial du père, Jeanne Courtemanche grandit dans un quartier de la banlieue nord, ayant encore à l'époque une allure villageoise, au point qu"au jardin de la maison les poules picorent.

Père et mère sont musiciens et poètes, et l’adolescence se remplit de musique en famille mettant à l’honneur Mozart et Bach, Chopin et Debussy,tandis que les albums d’art révèlent à la jeune Jeanne les œuvres de Giotto et Fra Angelico, Piero de la Francesca et Le Greco, Vermeer et Manet.

Dès l’âge de sept ans, en vacances à la maison d`été familiale, Jeanne découvrait la nature sauvage, la solitude, et le dessin, qui devint vite son refuge préféré, à un point tel qu’après ses études secondaires, maman l’inscrit sans hésitation à l’École des Beaux-Arts ; « De 1942 à 1947, j’y passe 4488 heures » note l’artiste en herbe, qui se donne avec passion à son apprentissage, découvre le nouvel art sacré grâce au Père Couturier lui révélant l’audacieuse entreprise de l’église française d’Assy, et a la chance de participer aux ateliers de Pellan, puis de rencontrer un peu plus tard Borduas.

Mais c’est tout un livre qu’il faudrait pour résumer la carrière de Jeanne Auclair !
Après quelques années d’exubérante joie de vivre dans l’Ordre de Bon Temps, elle séjourne en Europe en 1950, puis travaille dans les décors et costumes de la télévision naissante à Radio-Canada, avant d’épouser en 1956 Louis Auclair. Au retour d’un séjour au Mexique, le couple se lance dans une fructueuse production de mosaïques et murales, qui se poursuit jusqu’en 1970, quand Jeanne bifurque en solo vers la tapisserie.

Depuis Jeanne a souvent exposé ses œuvres, en groupes ou en solo, et il s’en trouve jusqu’en Arabie saoudite.

A la porte du vestibule, il y avait une poignée en verre taillé,---prisme magique qui décompose les rayons de lumière et les projette sur les murs, le plafond, les boiseries de chêne, en un jeu merveilleux qui éveille chez la fillette de quatre ans une puissante fascination.

Cette fillette, c’est Jeanne Courtemanche, et cette fascination est le germe de la vocation artistique qui remplira toute sa vie---mais en étroite relation avec l’expression d’une joie de vivre, d’un besoin de bouger et de célébrer, d’un dynamisme naturellement exubérant et passionné.

Jeanne Courtemanche Auclair a pratiqué l’art sous diverses facettes, y compris celle de l’illustration, de l’exécution de cartons de mosaïques et de tapisseries, de l’enseignement ou de l’animation d’ateliers. Sa réputation en tapisserie est solidement établie, et des dizaines de ses murales ornent des murs d’importants établissements, d’édifices publics, de résidences luxueuses.

Depuis 1987, Jeanne Auclair retrouve avec enthousiasme la peinture, le dessin, le collage, dans une sorte de relance de son souffle créateur qui témoigne d’une indéfectible jeunesse du regard, d’une savoureuse verdeur de la vision. La nature s’y étale encore largement, avec ses arbres, ses collines, ses cours d’eau,--mais y surgissent aussi des animaux stylisés, et surtout des figures humaines, souvent animées d’impétueux mouvements.

Parmi ses nouvelles œuvres, il s’en trouve d’autres d’inspiration abstraite, fortement rythmées dans leur improvisation,---et tout cela confirme les remarquables talents de l’artiste, surtout en ce qui concerne l’harmonie subtile et pourtant costaude de ses compositions, l’étendue impressionnante de ses moyens plastiques , et la saveur généreuse de sa palette, nous rappelant qu’à la porte du vestibule de son enfance, il y avait une poignée en verre taillé qu’elle n’a jamais oubliée.