JEC, le journal de la VIE ÉTUDIANTE mars 1946
Berthe Deschenes

NOS REPORTAGES

UNE INNOVATION SENSATIONNELLE

Berthe Deschenes

UN bal! À ce mot, toute une série d'images défilent dans notre imagination. On met bout à bout le roman lu à quinze ans, le magazine feuilleté la semaine dernière et le film, ou plutôt les films, dans lesquels on a vu des couples richement vêtus évoluer dans de grandes salles à colonnes décorées de fleurs. C'est là qu'il eut le coup de foudre; elle était si belle dans sa robe longue.

Un bal! C'est l'évocation d'une soirée merveilleuse, irréelle. Toutes les jeunes filles en rêvent. Combien de robes de bal n'avons-nous pas dessinées pendant les classes d'anglais, ou à l'étude de 8 heures? Cette étude nous poursuivait comme une belle chose, dont on doute. Nous nous y attachions d'autant plus aveuglément que nous soupçonnions une fêlure dans son authenticité. Les gens d'expérience parlaient en mal des bals, lieu de perdition. Ils nous mettaient en garde en nous donnant des conseils qui nous faisaient peur! Jusqu'à maman qui y allait de ses recommandations! Et qui n'a pas lu « lendemain de bal, jour de désillusions. »

NOS AINÉS DÉPASSENT NOTRE RÊVE

Le 12 janvier dernier, les greniers du Monument National étaient ébranlés par les durs sauts des « Gars de Lochminé. » Quelque cent couples travestis étaient réunis pour un grand bal de folklore.

Ce fut un évènement mondain. Tous les journaux en parlèrent et les photographes s'amusèrent à surprendre les couples, à photographier les toilettes les mieux réussies .Ce fut un vrai bal qui commença à dix heures et se termina à l'aube. Mais il était extraordinaire parce qu'il ne ressemblait en aucun point à ces grands bals dont nous rêvons. Tout y était différent par l'organisation, la gaité, les costumes, les rondes et bien d'autres choses encore.

Et surtout il n'y avait aucun des dangers dont j'étais prévenue.

EN VOICI UNE IDÉE

Vous avez tous dansé des rondes de folklore l'été dernier : vous vous souvenez de la Champagne. de l'Andouille, de Mahomet, de la Boulangère? Quelques-uns y allaient par plaisir, d'autres par conviction, passons. Eh bien, imaginez une grande salle remplie de jeunes gens et de jeunes filles costumées en paysans de tous les pays imaginables depuis les Indiens d'Amérique jusqu'aux Arabes en passant par les Chinois, Les Mexicains etc.et qui découvrent tout d'un coup des anciennes danses.

UN TABLEAU DE PELLAN ! ...

Je dis costumé, le travesti est de rigueur. Chaque couple s'est ingénié à se confectionner un costume authentique du pays qu'il représente. J'aurais passé ma soirée assise avec les membres du jury à admirer cet arrangement de couleurs : un parterre mouvant où les bleus, les jaunes, les rouges se heurtent. Il y a les grandes roues des rondes, les lignes brisées des farandoles, les toupies des couples qui balancent. C'est un ensemble de couleurs vives et de lignes harmonieuses exprimant la joie.

DEUX SORTES DE COSTUMES

Les costumes riches, réalistes, loués chez les grands costumiers sont jolis, attirent les regards, mais les autres fantaisistes, créés pour la soirée, présentent un intérêt beaucoup plus grand, une note personnelle, inédite.

LA PROMENADE ET LE CHOIX DES JUGES

À minuit, une grande promenade se met en branle. À tour de rôle, chacun trois fois devant la tribune des juges afin que ceux-ci choisissent parmi les mieux travestis les trois couples qui ont montré le plus de goût et d'ingéniosité dans la confection de leur costume. Indiens, Espagnols et Japonais (Chinois)¸, survivent à l'élimination.

Les Indiens sont montréalais et élèves des Beaux-Arts. Leurs costumes entièrement peints à la main sur du coton jaune, représentent dans des couleurs modernes les mieux composées, les mœurs et les amours sauvages.. Lui, s'était dessiné dans le dos une tête de chevreuil stylisée, elle, un bébé dans son maillot. Ils se sont tracé sur la figure avec de la gouache des cercles, des lignes qui soulignent leurs traits et accentuent leur teint basané. Ils ont l'air si Indiens qu'on a peine à les reconnaître.

Les Japonais, les mains dans les manches, tout gracieux à la manière des orientaux, se promènent à petits pas avec moult gestes et révérences .Ils portaient des tuniques de satin

Le choix des tissus, l'agencement des couleurs noir, rouge, vert, la ligne droite, le maquillage, sont des trouvailles. Madame surtout est coiffée d'une jolie perruque de laine « jumbo » noire. Peignée avec art, la laine est remontée en un volumineux chignon dans lequel elle a piquée deux aiguilles à tricoter.

Quant aux Mexicains, ils nous donnaient le goût de leur demander un tour de chant, une romance de Carlos Ramirez.. Il fallait les voir, lui avec son sombrero, son châle, sa large ceinture, elle avec ses espadrilles, sa mantille, sa jupe à volant. Inutile de parler des couleurs qu'ils avaient employées, elles avaient toutes la chaleur et le brio des plantes tropicales.

LES AMÉRICAINS DE 1870

Un couple qui tranche complètement sur les autres par l'originalité et la simplicité de son costume. Elle a une robe de taffetas étroite à manches longues et un petit canotier de paille

Ils portent l'habit à carreaux rouge et gris et les guêtres blanches. On reconnaît là deux américains du siècle dernier. Une belle idée qu'ils ont su bien exploiter.

Il y aurait bien d'autres couples qu'on pourrait décrire avec intérêt.. Qui na pas remarqué les Arabes avec leurs burnous et leurs voiles blancs, les Russes avec leurs Cosaques, leurs bottes, leur chemise de satin, les Hollandais si gentils avec leur perruque de laine blonde?

LES COSTUMES, UN SUCCÈS

Même si le bal n'avait eu que l'intérêt des costumes, il aurait été un succès. Cette idée du travesti a été magnifique, surtout le travesti en paysan. Il a écarté les robes à panier, à ballons, les tissus pesants d'une richesse lourde et laide. L'idée du travesti a également éloigné toutes les toilettes ordinairement portées au bal, indécentes, compliquées et qui ne conviennent souvent qu'aux dames d'un certain âge. Quant aux messieurs, ils n'ont pas eu le supplice de la chemise empesée et du collet à pointes. Ils n'en étaient pas moins élégants pour cela.

Les organisateurs en imposant le travesti ont fait appel à l'imagination de chacun, à l'intelligence de l'individu. Ils ont obligé tous les participants à créer, à s'extérioriser, à concrétiser leur savoir et à se servir de leur goût. Chaque couple a dû faire des recherches tant au point de vue habit que coutumes et attitudes particulières aux paysans qu'ils représentaient. Il est rare que les réunions mondaines demandent un tel effort.

Il faut crier bravo pour cette idée magnifique et l'exploiter à nouveau. Il eût été préférable de remplacer la parade par la présentation de chaque couple au jury sous son nom d'emprunt, en nous apprenant le pays qu'il représentait. On se serait intéressé davantage aux costumes fantaisistes; chaque personne nous serait devenue familière. Tandis que là, bien des gens sont passés inaperçus. C'est regrettable. Ont été remarqués par contre, à juste titre, les trois couples composés de Mexicains, d'Indiens et de Japonais.

Les Mexicains:André Rochon et Louise Boucher Les Indiens: Raffaello Giarrusso et Jeanne Courtemanche Les Japonais, Luc Geoffroy et Ninon Pedneault.

LES RONDES

Il y eut aussi la découverte des rondes de folklore pour la majorité des danseurs. Le folklore n'est pas une chose si facile, si simple et même aussi rustaude que le croient quelques-uns. C'est vrai qu'il est l'expression de la vie du peuple, il est formé par l'ensemble de ses traditions. Il est riche de naïveté, de naturel, de spontanéité. Nous avons tous besoin de cela.

Pour quelles raisons la nuit a-t-elle passé si bien? C'est sûrement à cause du caractère des rondes de folklore : elles sont essentiellement communautaires .Pas de couples solitaires, de figures ennuyées, mais des groupes pleins d'entrain, une vie intense de groupe. Une vie à laquelle l'esprit a autant de part que le corps. Comme chaque ronde est différente de la précédente, il faut sans cesse penser, s'appliquer à prendre le rythme, mettre les pieds à la bonne place, composer les figures ensemble, faire quelque chose de beau, d'artistique. Personne ne pouvait se permettre de marcher n'importe comment. Il fallait bien danser, ne pas détruire l'harmonie, écouter le meneur.

L'orchestre est remplacé par un accordéon et la voix des danseurs. Encore un autre moyen de travailler avec son intelligence et de mettre de la gaité. Un groupe qui chante n'est pas triste. Est-ce le fait de chanter qui nous a fait repartir fatigués, la voix usée mais satisfaits, contents, rajeunis!

L'atmosphère était sain, à la joie .Les quelques individus qui auraient désiré « un beau plain »vers les trois heures se sentaient incapables de le réclamer au meneur tant ils auraient reçu la désapprobation de la salle. Mais c'est fatiguant les rondes de folklore! Heureusement, la soirée a été coupée par la parade d'abord, ensuite par un spectacle et le lunch.

LE SPECTACLE

Un groupe de jeunes artistes nous a présenté un mime d'une simplicité et d'une beauté touchante. Un mur qui pleure, un arbre qui parle, un puits qui s'ouvre, un prince, un piccolo, une princesse belle à ravir, dans sa perruque de laine bleue pervenche. Tous se sont donné la main pour nous attrister sur le sort d'une princesse victime d'une méchante fée qui lui avait changé la tête pour celle d'un cheval. Ce petit spectacle avait toute la fraicheur et la poésie voulue pour captiver ses spectateurs.

Les farandoles, les rondes reprirent avec plus d'entrain.

Voilà ce que fut le grand bal travesti de folklore. Il y aurait bien certaines suggestions à faire, certains détails à corriger dans l'organisation technique, mais ils sont minimes et insignifiants. Ce fut un succès. Le succès de chacun, nous n'avons pas eu besoin pour nous amuser d'excitants conventionnels : musique d'orchestre, boisson, coquetel. Chacun a fait son propre plaisir, a contribué à sa propre joie. Ceux-là qui se seraient ennuyés manifestent clairement leur pauvreté intérieure, leur manque de simplicité. Dommage pour eux!

UNE TENTATION

Vous présenter un tel reportage, c'est vous mettre l'eau à la bouche. Les étudiants n'ont pas à aller au bal, mais ils ont des récréations à employer, des fins de semaine à organiser. Pourquoi ne travaillerions-nous pas à connaître le folklore, à poursuivre des recherches dans le domaine des rondes, des chansons, des costumes? Pourquoi ne nous organiserions-nous pas chacun dans notre milieu pour intéresser nos ainés à tenter l'expérience du 12 janvier? Un pas vient d'être fait. À qui le prochain?

Berthe Deschesne


Créations Raffaello Giarrusso,

costumes et masques pour le Bal de l'Ordre de Bon Temps, 12 janvier 1946.